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Michel Rocard et l’anti-plan. Un fossoyeur de la planification


Le Kremlin-Bicêtre, le 7 juillet 2016

Communiqué de presse n°9

Michel Rocard et l’anti-plan. Un fossoyeur de la planification

Le décès de Michel Rocard est l’occasion de lui rendre de nombreux hommages, parfois étonnants au regard de son action et de ses convictions politiques. L’un des plus surprenants est celui rendu par France Stratégie à travers la plume de son commissaire général, Jean Pisani-Ferry. On peut, en effet, lire sur la page internet de l’organisme un vibrant hommage à l’action de Michel Rocard en faveur de la planification. Un hommage d’autant plus cocasse que le professeur Pisani-Ferry est infiniment plus connu pour ses engagements pro- flexisécurité (1) plutôt que pour ses travaux sur la planification.

Le principal fait d’armes de Michel Rocard, que lui reconnaissent en la matière ses admirateurs, semble être le projet de loi de 1982 portant réforme de la planification. Celui-ci affirme dans l’article 11 : « L'État peut conclure avec les collectivités territoriales, les régions, les entreprises publiques ou privées et éventuellement d'autres personnes morales, des contrats de plan comportant des engagements réciproques des parties en vue de l'exécution du plan et de ses programmes prioritaires. Ces contrats portent sur les actions qui contribuent à la réalisation d'objectifs compatibles avec ceux du plan de la nation. Ils définissent les conditions dans lesquelles l'État participe à ces actions ».

Rocard : un drôle de contributeur à « l’essor » de la planification

En réalité, la vertueuse volonté consistant à associer les régions à la construction du plan ne saurait être sérieusement, attribuée à Michel Rocard. Elle est la simple conséquence des lois de décentralisation voulues par le président Mitterrand et, plus globalement, de l’ardente obligation qu’il assigne au plan d’être « démocratiquement débattu, discuté et exécuté » (2). Ce qui exige de mettre en œuvre un processus de décentralisation et de s’accorder avec les différents échelons locaux sur l’élaboration du plan. C’est ainsi que, dès 1970, François Mitterrand affirmait : « Le débat réel entre socialistes doit porter sur les domaines respectifs du Plan national, des plans régionaux, des plans de secteurs et des plans d’entreprises » (3).

Si on ne peut attribuer à Michel Rocard la volonté de concevoir des contrats plan-région qui s’imposèrent à lui, quel est donc son apport en tant que ministre ? Quasi-nul ! Chargé de mettre en œuvre l’orientation du Président de la République, Michel Rocard fut confronté à la délicate question de la coordination et de la cohérence des nombreuses politiques publiques locales autonomes avec la planification nationale. Il n’y apporta aucune réponse. Ainsi, la première génération des contrats plan-région (1982-1988) s’apparente à une régionalisation de la planification, c’est-à-dire à une désagrégation locale du plan, plus qu’à une véritable décentralisation du plan.

D’ailleurs, revenant en 2000 sur sa nomination (quasi-imposée) par Mitterrand comme ministre du plan et de l'aménagement du territoire dans le premier gouvernement Mauroy, Michel Rocard reconnait : « Alors il me met Ministre du Plan dans ces conditions là. Il savait très bien qu’il n’y aurait pas grand chose à faire » (4). Plus vraisemblablement, Michel Rocard n’a jamais perçu l’ampleur de la tâche. Sa vision politique acquise au libéralisme ne lui permettait pas de l’entrevoir.

Un homme visionnaire ?

Son passage au ministère du plan et de l'aménagement du territoire soulève un deuxième problème encore plus gênant. Le texte défendu par Michel Rocard en juillet 1982 affirme dans son article 1 : « Le plan détermine les choix stratégiques et les objectifs à moyen terme du développement économique, social et culturel de la nation ainsi que les moyens nécessaires pour les atteindre. »

Le long terme et surtout le court terme sont évacués. Or, la force de la planification réside précisément dans sa capacité à concilier les différents horizons temporels de manière à garantir la cohérence des moyens alloués à court terme pour atteindre les objectifs de moyen terme. Le long terme donne le cap tandis que la véritable opérationnalité réside dans le court terme envisagé comme une suite d’intervalles vers le but à atteindre.

Cette volonté de bannir le court terme s’explique par la philosophie même, acquise au libéralisme, de Michel Rocard. Pour lui, le court terme est synonyme de lutte contre les déficits. En témoigne son discours de politique générale du 29 juin 1988 où il appelle à « une maîtrise des dépenses publiques et sociales ». Certes Michel Rocard est un pragmatique qui refuse une sorte de règle d’or obligeant à présenter des budgets en équilibre. De son point de vue, la trajectoire de réduction des déficits doit être socialement soutenable et ne pas tuer la croissance. Il n’empêche que les déficits lui semblent néfastes et doivent être progressivement réduits (5). On comprend dès lors qu’il ne peut mettre le court terme, doté de son objectif propre et indépendant (la baisse des déficits), au service du long terme.

La corruption du plan en 1988

Son action à Matignon, à partir de 1988, laisse un gout amer aux partisans d’un plan qui ordonnerait au marché. Certes, la position de Michel Rocard selon laquelle « la société de marché (…) n’est pas contradictoire avec une volonté de mettre en œuvre ce que je nomme toujours le socialisme » (6) était connu depuis longtemps, bien avant cette proclamation. Mais ce type de disposition n’est pas propre à ce dernier et se retrouve chez l’ensemble des partisans d’un « socialisme de marché ». Sa définition spécifique du socialisme qu’il apparente à « une volonté collective de justice sociale, de diminution de la dose d’arbitraire, de diminution des inégalités à ce qui est acceptable avec une répartition des talents » (7) apparaît par contre drôlement fade au regard de l’ambition de mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Elle n’est en rien contradictoire avec la doctrine libérale, qui ne revendique pas une société inégalitaire, mais reste muette sur « l’anarchie de la production », caractéristique intrinsèque pour les socialistes des économies de marché, et qu’il convient de corriger à l’aide de la planification. Michel Rocard n’a pas cette vision de la planification. Son appréhension de l’économie de marché ne lui autorise pas. Sa volonté est de réorienter le rôle de la planification devenu essentiellement, sous son impulsion, un lieu de rencontres entre les différents protagonistes. Dès lors, les années Rocard marquent le déclin du rôle du commissariat général au plan, privé peu à peu de sa substance décisionnelle. Les contrats de plan sont marqués par une diversification des thèmes contractualisés. On y trouve en vrac : la politique de la ville, la culture, le développement rural, la justice, l'enseignement supérieur et la recherche, la politique d’aménagement du territoire, etc. qui ont font une simple occasion d’échanger entre acteurs économiques.

Conclusion

Si le décès d’un homme est une affliction pour sa famille et ses proches, à laquelle nous compatissons, il ne serait d’aucune manière justifié de travestir sa pensée et son action. Michel Rocard n’est pas un partisan de la planification. Bien au contraire. Il contribua à vider le commissariat général au plan de son intérêt. Dans son esprit, le long terme se résume à une vaste étude de marché, dénuée de tout lien et de toute cohérence avec le court terme. Sous son autorité, le long et moyen terme sont sacrifiés sur l’autel du court terme et de l’austérité pour lutter contre les déséquilibres budgétaires. La volonté de travestir la pensée et l’action de Michel Rocard est symptomatiques des méthodes de cette « gauche » convertie au libéralisme qui appelle « justice sociale » des mesures aussi rétrogrades que le report de l’âge légal de départ à la retraite, l’augmentation de la TVA, la facilitation des licenciements, etc. Une « gauche » – qui sous l’impulsion initiale de Michel Rocard – a renoncé à une vision en termes de lutte des classes au profit d’un invraisemblable gagnant-gagnant ou améliorer la condition des sans grades suppose de satisfaire les intérêts et les exigences du patronat. Une gauche qui, en définitif, n’assume pas aux yeux des électeurs sa conversion au dogme de la libre concurrence préférant déguiser sa véritable nature grâce à une corruption des mots. On comprend dès lors que réinterpréter la pensée et l’action de Michel Rocard, pour en faire un visionnaire, est un enjeu majeur pour cette « gauche » si elle veut continuer à duper l’électorat.

Le Conseil d'Administration

(1) Confère le rapport Pissani-Ferry / Enderlein. Plus largement, les recherches du professeur Pisani-ferry portent avant tout sur des questions de modélisation macroéconomiques. Bien qu’il revendique une optique keynésienne ou « néo-keynésienne » ses approches sont d’inspirations profondément libérales puisqu’elles examinent la stabilité de systèmes spontanément à l’équilibre et soumis à des « chocs exogènes ». Autant de travaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec la planification et dont la crise le 2008 a montré le caractère extrêmement contestable.

(2)_F. Mitterrand (1970), Un socialisme du possible, Seuil, p. 27

(3) ibid

(4) « Deux entretiens sur le plan », Cercle Saint-Just, 10 mars 2000, http://saintjust.free.fr/Plan.htm

(5) Point de vue largement contestable. Dès 1815, David Ricardo soutient : « le million annuel qu’on lève par des impôts pour payer les intérêts […] ne fait que passer des mains de ceux qui le payent dans celles des créanciers de l’État. […] Que les intérêts de l’emprunt soient ou ne soient pas payés, la nation ne s’en trouve ni plus ni moins riche, […] ce n’est donc pas le paiement des intérêts de la dette nationale qui accable une nation, et ce n’est pas en supprimant ce paiement qu’elle peut être soulagée ». Preuve que la « modernité » de Monsieur Rocard et de ceux qui se revendiquent de sa pensée était déjà passée de mode… au début du XIXe siècle !

(6) « Justice et Marché. Entretien entre Michel Rocard et Paul Ricœur », Revue Esprit, 1991, p. 8.

(7) ibid

#Communiqué #MichelRocard #Rocard

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